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CombatLutte Sénégalaise

DANSE RITUELLE DANS LA LUTTE SÉNÉGALAISE APPELÉE “BAKK”: Quand le mystique cède la place au folklore

Principal baromètre de spectacle dans la lutte sénégalaise, le « Bakk » qui revêt un aspect purement idéologique et culturel est en train de disparaître dans l’arène laissant profit au folklore. Ce qui pose à regarder de près un conflit générationnel entre anciens lutteurs très orthodoxes et jeunes emportés dans, et portés par la vague du « show-business ».

Mame Gorgui NDIAYE

Dans l’arène sénégalaise, il est le maître du « Bakk ». Il n’est plus à présenter du fait de son vécu. Tel un lion qui a fini de dominer son territoire, Mame Gorgui Ndiaye est plongé aujourd’hui dans une « retraite spirituelle ». Il a, avec le poids de l’âge, choisi de s’isoler, se mettant hors de portée de la scène et de ses autours.  Mais, du fait de son aura, son domicile n’est plus anonyme. En cette matinée du dimanche 4 avril 2021, au milieu du capharnaüm qui règne  au marché Fass, après quelques salamalecs, un vendeur nous trace l’itinéraire pour se rendre à la maison de l’ancienne gloire. Devant son domicile, des adolescents jouent au baby-foot. A côté d’eux, d’autres s’activent à la toilette de quelques moutons bien attachés sous l’ombre d’un grand arbre. A l’entrée de la demeure de l’ancien lutteur, comme s’ils veillaient à la tranquillité du maitre des céans, un homme et une femme dans leur cinquantaine, élisent siège sur une place aménagée.

Après nous être annoncés par deux coups brefs sur l’imposante porte noire, nous voici rapidement projetés dans l’intimité de la famille Ndiaye. Notre regard s’est tout de suite porté sur un homme de taille moyenne et d’une grande corpulence qui trônait dans la cour de la maison. Assis sur une chaise, Assane Ndiaye discute avec deux femmes. Sous un hangar, barres de musculation et autres matériels rudimentaires de sports campent le décor et attestent malgré tout, de l’attachement de la famille aux choses du sport et de la lutte. On pourrait figurer une modeste salle de musculation.  Les présentations faites et à l’issue de nos échanges de cordialités préalables, Assane Ndiaye nous fait comprendre que son père n’est toujours pas disposé à nous recevoir. Malgré notre insistance, Mame Gorgui Ndiaye nous a fait comprendre au téléphone qu’il n’intervient plus dans la lutte et préfère se concentrer sur sa religion, lui qui est maintenant un disciple de Cheikh Ahmed Tijani (Ndlr : Théologien et juriste malikite, fondateur de la confrérie Tijaniyya).

                      FAGA1

Mais, l’ancienne gloire, Faga 1, âgé aujourd’hui de 78 ans et en retraite depuis 1971, a, au sujet de Mame Gorgui Ndiaye, confessé : « c’est connu. Il est le roi du « Bakk » Aujourd’hui, il est vieux. Je crois que c’est l’âge qui l’empêche de parler de la lutte. Je me dis qu’il avait là où il puisait ses paroles pour s’imposer Aujourd’hui, toutes les belles formes de « Bakk » dans l’arène tirent leur source de lui ». En effet, le « Bakk », cette étape fondamentale d’avant combat, cet exercice de joute oratoire, offre à la lutte sénégalaise toutes ses lettres de noblesse, puisque puisant ses origines dans le creuset culturel et exaltant la fibre des traditions de bravoure et de lineages ancestraux. Le lutteur et sa garde prétorienne s’y adonnent dans un état profondément extatique, à des formes de danses et de chants, pour marquer ce territoire conquis … de haute lutte et étaler toute la  suprématie de l’acteur dans son art .

L’ancien tigre de Fass Moustapha Gueye accompagné de jeunes de son écurie

D’ailleurs, l’avant combat est synonyme de longs ballets dans lesquels, se mêlent des rituels alambiqués magico-religieux, offrant de la lutte une certaine dimension certes artistique, spectaculaire et culturelle, mais également et surtout très mystique, qui, malgré certaines affirmations contraires, capte l’attention des spectateurs. Les subjuguant même ! « Le lutteur et son entourage se soumettent à ces rituels à des fins de protection, mais aussi pour se rassurer.  En ce sens, le marabout occupe une place importante », explique Mamadou Seck dans son mémoire de maîtrise à l’institut national supérieur de l’éducation populaire et du sport (INSEPS) intitulé « Le « Bakk » et le « Bakk» : danse gymnique et chorégraphique des lutteurs sénégalais ». Mais, l’ancienne gloire de Fass, Faga 1 du haut de ses 16 ans de carrière dans la lutte, explique qu’il n’y a pas de mystiques dans le bakk. Toutefois, il a quand même reconnu que le lutteur prend des bains rituels « bayré » pour être aimé par son public. Et, ajoute-t-il, le bakk donne au lutteur une certaine force et de l’énergie.

Le champion Lac de Guiers2 en préparation mystique

Chaque ethnie a son Bakk 

En effet, le Bakk est perçu comme une valeur à perpétuer afin de la transmettre  aux générations futures. D’ailleurs même, les formes de Bakk varient d’une ethnie à une autre.  « Un individu qui abandonne ou occulte une page de sa culture et de sa tradition, il dévalorise de la même façon son prestige et son aura. C’est grâce au Bakk que la lutte traditionnelle est arrivée là où elle est aujourd’hui. C’est cela qui offrait à la lutte une certaine ampleur », se plaint  nostalgiquement l’ancien lutteur trouvé chez lui au quartier Fass non loin du Canal VI.

Mais, de nos jours, avec l’hypermédiatisation de la lutte, l’un des sports les plus populaires, le côté folklore et spectaculaire du Bakk a fini par reléguer la tradition au second plan. Une bonne partie des Jeunes lutteurs privilégient certaines formes de danses plus modernes avec plus de chorégraphies pour capter l’attention des Fan’s club, qui d’ailleurs, s’en régalent. A y voir de très près, c’est un problème de conflit générationnel qui se pose. Il s’agit du camp des anciens très orthodoxes qui n’entendent pas transiger sur certaines règles qui font l’essence et le charme de la lutte, à leurs yeux. Selon ces « gardiens du temple », les pratiques du Bakk sont complètement « souillées » par la jeune génération. Cette dernière, malgré les nombreux rappels à l’ordre, a du mal à se conformer aux remarques de ses prédécesseurs.

Le champion Balla Gaye 2 en plein « Bakk »

Pris entre le marteau des anciens et l’enclume des fan’s club, les jeunes lutteurs essayent, tout de même, d’alterner modernité et tradition, pour continuer de plaire aux spectateurs nostalgiques de « l’épopée » de Mame Gorgui Ndiaye et autres gloires.  « On a complètement dénaturé le Bakk », s’est plaint Faga 1, qui explique, par exemple, que si on entendait que tel lutteur a fait du Bakk à Rufisque ou à Mbour, cela va participer à lancer le nom du lutteur afin qu’il soit connu dans l’arène. « Parce qu’il venait exhiber son parcours et le fait qu’il est aimé du public. C’est pour ainsi dire ,que l’on ne fait plus le Bakk comme les lutteurs le faisaient anciennement », assène Faga 1. Beaucoup plus tranché, l’animateur et l’un des fins connaisseurs de la lutte, Ngagne Diagne, estime, pour sa part, que le Bakk n’existe plus dans l’arène. « Les jeunes lutteurs ne le font plus. Et cela fait perdre à la lutte son lustre d’antan. La lutte traditionnelle a été dénaturée. La lutte manque actuellement de certaines originalités propres à nous. Ni Balla Gaye ni Modou Lô ne le font. Ils ne font que le  Touss qui est différent du Bakk. Aujourd’hui on a fini de gâter l’originalité de la lutte. Chacun le fait à sa manière », commente au téléphone l’animateur spécialisé dans la lutte qui signale, en outre, qu’il y a des jeunes lutteurs qui aiment le côté traditionnel du Bakk. Par contre, relève-t-il, ils n’ont pas cette opportunité de l’exprimer. « C’est un travail qu’il faut faire à ce niveau. D’ailleurs, on a recensé quelques-uns d’entre eux pour leur donner la possibilité de pratiquer le Bakk originel », explique toujours notre source.

«Beaucoup d’amateurs pensent que la lutte a été dénaturée, mais…»

En outre, le chroniqueur de lutte et manager de l’écurie de lutte «Lansar » affirme qu’aujourd’hui, beaucoup d’amateurs pensent que la lutte a été dénaturée. Mais à l’en croire, la chorégraphie dont excelle les jeunes aujourd’hui participent à donner plus de spectacles au sport de la lutte. «Cette touche de modernité n’est pas bien perçue par beaucoup de conservateurs c’est-à-dire les anciens amateurs. D’ailleurs, c’est pourquoi, ils disent souvent que la lutte est dénaturée. Car, pour ces derniers, la lutte est une tradition culturelle propre à nos anciens », conclut-il.

Réalisé par Amadou LY (Mababa Sports Magazine-Numéro 000-Juillet 2021)

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